On va y arriver 

Voici l'histoire d'une femme forte. Cette femme se nomme Ludmila, à la quarantaine passée, vient du village de Glubokoje dans le nord de la Biélorussie. Ludmila est mariée et mère de cinq enfants. Elle est vétérinaire de profession. L'histoire débute par un événement qui va bouleverser la vie de la famille: son fils Vassily est atteint de "leucémie".
"Cela a été un véritable choc pour moi, je ne savais plus quoi faire. Je ne pouvais pas aider mon fils, je me suis contentée de le soigner," raconte Ludmila rétrospectivement. Elle emmène Vassily à Borovljany près de Minsk, là où se trouve une clinique spécialisée dans les maladies du cancer. Vassily débute une chimiothérapie. Sa mère veut être auprès de lui, veut être présente. A l'hôpital, on manque de place, elle dort sur les bancs en bois ou parfois à même le sol. Vassily va mal, la thérapie est rude. Et il ne répond pas aux médicaments. Un jour Ludmila apprend que l'hôpital est en contact avec des associations humanitaires allemandes. Elle gribouille l'adresse d'un des paquets et à l'aide d' "un dictionnaire et tant bien que mal, j'ai écrit une lettre et l'ai envoyée en Allemagne. Le contenu de ma lettre a été compris et j'ai reçu des médicaments." Ces médicaments sont plus efficaces que ceux utilisés précédemment.

Photo: Wolfgang Kehl
Ludmila et son fils Vassily à l’hôpital  - Photo: W. Kehl

Ensuite, elle entend parler d'un village d'enfants SOS situé près de la clinique et qui abrite un centre social SOS qui accueille les familles dont les enfants suivent une chimiothérapie à l'hôpital. Le centre est constitué de quatre bâtiments abritant plusieurs appartements. Ludmila se renseigne et est admise avec Vassily. Le premier séjour dure un an, durée pendant laquelle Vassily va subir une chimiothérapie. Finies les nuits passées sur le sol de l'hôpital. "Ici, au centre social SOS, nous avons une chambre avec une cuisine et une salle de bains. Et il y a aussi une salle de jeux. Les enfants sont très malades, ils se fatiguent rapidement et ont des douleurs. Ici, ils trouvent l'espace protégé dont ils ont besoin pour récupérer des fatigues de la chimio. Nous pouvons nous reposer ici et ne dérangeons personne." Quand son fils va très mal, elle le prend dans ses bras et l'emmène à 'hôpital.

Ludmila et Vassily passent six autres mois puis trois fois trois mois au centre social SOS. La séance à l'hôpital est bientôt un rituel que Vassily connaît et accepte bon gré mal gré: on lui donne sa perfusion, il va s'allonger dans une autre pièce et regarde la perfusion s'écouler. Il s'affaiblit, a mal au coeur - même les clowns colorés qui sourient sur le mur ne parviennent pas à lui arracher un sourire. Mais il supporte. Sa mère souffre intérieurement mais elle essaie d'apporter à Vassily confiance et bonne humeur.

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Vova (à dr.) et Vassily grandissent désormais dans la même famille - Photo: W. Kehl

Lors d'un séjour en décembre 2005, Ludmila fait la connaissance du petit Vladimir - "Vova", comme elle le nomme affectueusement. Vova est à la station intensive comme Vassily. Les médecins et les infirmières s'occupent de Vova comme le veut la thérapie. Mais personne n'est là pour lui tenir la main, lui parler, personne ne lui consacre son temps et son attention. Vova souffre en silence. Il ne pleure que quand il a faim. Ludmila apprend que Vova n'a plus ses parents ni de famille. Il est atteint d'un cancer du foie. Vassily va particulièrement mal à cette époque. Ludmila souffre et cherche réconfort et espoir dans la prière. Vassily et Ludmila semblent à bout de leurs forces. C'est à cet instant, quand la force semble les abandonner, que Ludmila se dit: "Si mon Vassily sort vivant d'ici, j'emmène Vova avec nous et je serai là pour lui. Nous allons l'élever comme nos propres enfants. Il sera avec nous et mangera la même chose que nous."

Vassily survit. "Nous avons quitté l'hôpital et emmené Vova avec nous." Une cicatrice énorme traverse le ventre de Vova, une bonne partie de son foie a été enlevée. Quand Ludmila rassemble les papiers nécessaires à l'adoption de Vova, elle apprend toute son histoire: "Sa mère l'a littéralement jeté par la fenêtre quand il avait trois mois. Un voisin, qui quittait son domicile à 6 heures du matin pour se rendre au travail, l'a trouvé dans la neige." Moitié gelé, Vova est emmené à l'hôpital, puis dans un orphelinat. Et de nouveau dans un hôpital avec une tumeur au foie.

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Ludmila a maintenant cinq enfants dont elle s’occupe avec soin et amour - Photo: W. Kehl

La famille de Ludmila la soutient, son mari lui a dit : "Si c'est important pour toi, alors nous le faisons." Dans le village de Ludmila en revanche, certains membres de la famille ou des connaissances ne comprennent pas. "Un enfant en bonne santé représente une grosse responsabilité, un enfant malade encore plus. Ma vie se résume aux trajets et aux hôpitaux. Je vois beaucoup de gens qui ne me comprennent pas," raconte Ludmila. Elle a parfois l'impression que certaines personnes évitent son contact. Un peu comme si la leucémie et le cancer du foie étaient contagieux.

Peut-être est-ce moins la peur de la contagion que le refoulement de la maladie et de la mort qui incitent les gens à se tenir à distance de Ludmila. Ludmila, elle, ne peut refouler, elle doit affronter la situation. "J'ai appris à me contenter de peu. J'ai commencé à avoir d'autres valeurs dans la vie. Les choses matérielles étaient importantes auparavant. Maintenant, elles ne le sont plus," dit-elle en repensant aux dernières années. Et en ce qui concerne l'adoption de Vova, Ludmila a "appris qu'il faut toujours tenir ses promesses. Nous allions très mal. Mais nous avons survécu. En fait, ce n'est pas si difficile de remettre un enfant sur pied. L'important, c'est d'être en bonne santé et d'avoir la force. Nous l'aidons, on va y arriver."

Quand Ludmila raconte son histoire, des mots de reconnaissance ponctuent son discours. Elle souhaiterait remercier les personnes qui lui ont envoyé des médicaments, les médecins et les infirmières et les personnes du centre social SOS qui ont donné à la famille de quoi manger mais surtout un endroit où les mères et les enfants puissent se retrouver et être là les uns pour les autres malgré les épreuves. "Sans toutes ces personnes qui nous ont aidés, nous ne serions plus là aujourd'hui. Et pourtant, je ne connais même pas la plupart des personnes qui nous ont aidés," dit Ludmila. "Je voudrais aussi adresser un remerciement au nom de toutes les mères déjà présentes au centre social SOS lors de mon arrivée." Les "merci" de Ludmila sont le signe de sa modestie. Il est certain que beaucoup de personnes lui ont tendu la main alors qu'elle était effondrée. Mais elle s'est relevée toute seule. Elle a pris ce chemin et continue sa route. Parfois, quand Ludmila raconte son histoire, ses yeux reflètent son angoisse, mais à chaque fois, sa voix est plus forte que ces reflets.

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Le centre social SOS se trouve à proximité de l’hôpital - Photo: W. Kehl

Voici l'histoire de Ludmila. Elle la raconte à la table de la cuisine du centre social SOS, car elle accompagne une fois de plus Vassily pour une séance de chimio. Vova est là aussi, ainsi que ses "sœurs'' Annia et Dasha. Vova a quatre ans aujourd'hui et Wasillij six. Tous les deux mangent avec appétit des fruits frais et jouent ave des blocs de construction. Quand Vassily recevra sa perfusion dans deux heures, il se couchera affaibli sur une couchette de l'hôpital. Ludmila lui tiendra la main et espérera qu'elle pourra bientôt retourner au centre social SOS.

L'histoire de Ludmila nous apprend beaucoup. Mais elle n'est pas terminée. Personne n'en connaît la fin. Il n'y a aucune garantie. Et pourtant Ludmila dit: "L'état de mes deux fils est stable. Ils ne vont pas mieux mais pas plus mal non plus. Nous vivons et c'est déjà bien!"

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